Dans les appels d’offres numériques du secteur culturel, la case « numérique responsable » est désormais presque toujours cochée. Refonte de site internet, renouvellement d’une billetterie, choix d’un CRM, dispositif de médiation numérique : les consultations intègrent de plus en plus souvent un critère lié à la responsabilité sociale, environnementale ou sociétale.
C’est une excellente nouvelle. À condition que ce critère serve réellement à choisir une solution plus sobre, plus accessible, plus durable et plus utile. Car c’est là que les choses se compliquent. Derrière une pondération de 5 %, 10 % ou davantage, que cherche-t-on et que peut-on exactement évaluer ?
En effet, contrairement à l’accessibilité, l’éco conception n’a pas encore de cadre largement diffusé. De ce fait, son intégration peut sembler plus ardue, d’autant plus que l’essor de l’IA peut venir brouiller le message.

Le problème ne vient pas de l’intégration de la RSE ou du numérique responsable dans une consultation. Au contraire, ces dimensions ont vocation à devenir des composantes systématiques des marchés publics. L’enjeu réside plutôt dans la manière de les évaluer, et notamment dans la distinction entre ce qui relève de l’entreprise candidate et ce qui relève de la solution proposée.
En phase de candidature, il est possible d’apprécier la capacité de l’entreprise à porter une démarche responsable : sa politique interne, ses engagements sociétaux et environnementaux, son organisation ou encore les moyens qu’elle mobilise pour mettre en œuvre ses engagements. En revanche, dès lors que l’on évalue les offres, l’analyse doit impérativement porter sur les caractéristiques concrètes de la solution proposée et sur la manière dont celle-ci sera conçue, déployée, exploitée et maintenue de manière responsable.
Cette distinction est particulièrement importante lorsque les étapes de candidature et d’évaluation des offres sont clairement séparées. Lorsque la procédure ne permet pas une séparation aussi nette, l’exercice devient plus délicat et nécessite de veiller à ne pas attribuer à l’offre des éléments qui relèvent uniquement de la situation ou de la politique générale de l’entreprise.
Ainsi, demander à un candidat de « présenter sa démarche RSE » peut conduire à des réponses intéressantes, mais difficilement comparables et peu exploitables pour évaluer la qualité de l’offre. Un candidat pourra détailler ses pratiques d’écoconception ; un autre insister sur la politique de déplacement de ses équipes ; un troisième évoquer ses actions de mécénat, son bilan carbone global ou le tri des déchets dans ses bureaux. Ces éléments peuvent être pertinents pour apprécier l’entreprise en phase de candidature, mais ils ne permettent pas de déterminer si la solution proposée répond aux exigences de responsabilité fixées par le marché.
C’est là que se situe la distinction essentielle. La question n’est pas seulement de savoir si « le candidat est une entreprise responsable », mais, au stade de l’offre, de déterminer si « la solution proposée est conçue, déployée, exploitée et maintenue de manière responsable ».
Cette distinction est d’autant plus importante pour le numérique responsable que, contrairement à l’accessibilité, certains sujets — notamment l’écoconception — disposent encore de cadres et de pratiques moins homogènes et moins largement diffusés. L’essor rapide de l’intelligence artificielle complexifie également l’exercice, en faisant émerger de nouveaux impacts et de nouvelles questions qui ne peuvent pas être appréhendés uniquement à travers la politique RSE générale de l’entreprise.
Autrement dit, le numérique responsable doit être évalué à partir de ce qui sera réellement livré et utilisé, tout en tenant compte, lorsque cela est pertinent, de la capacité de l’entreprise à porter ces engagements. Un critère trop large peut donner l’impression d’une exigence ambitieuse, mais produire une analyse faible, peu objectivable et potentiellement contestable. Dans tous les cas, les exigences doivent rester directement reliées à l’objet du marché, au service rendu aux publics, aux équipes et à l’institution.
La formulation d’un critère numérique responsable crée un espace d’expression, mais pas nécessairement un cadre d’analyse. Pour qu’il soit utile, il faut d’abord identifier les dimensions qui peuvent être évaluées parce qu’elles sont directement liées à la solution proposée.
La première dimension concerne la sobriété fonctionnelle : toutes les fonctionnalités demandées sont-elles nécessaires ? Quels parcours sont réellement prioritaires ? Comment limite-t-il les développements spécifiques coûteux, peu maintenables ou rarement utilisés ? Dans un projet culturel, cette question est essentielle : un service numérique responsable commence souvent par un service plus simple, plus lisible et plus centré sur les usages réels.
La deuxième dimension relève de l’écoconception technique. Il ne suffit pas d’indiquer que la solution sera « optimisée ». Le candidat doit pouvoir décrire des pratiques concrètes : limitation du poids des pages, compression raisonnée des images, maîtrise des vidéos, réduction des dépendances, limitation des scripts tiers, performance mobile, compatibilité avec des terminaux plus anciens, architecture sobre, suivi d’indicateurs avant et après mise en ligne.
La troisième dimension concerne l’accessibilité. Parmi les différentes dimensions étudiées, c’est sans doute celle qui est déjà la mieux intégrée aux marchés, notamment parce que sa prise en compte s’est renforcée depuis 2025 à travers la réalisation d’audits et la mise en œuvre des recommandations qui en découlent. Dans le secteur culturel, l’accessibilité constitue par ailleurs un enjeu central : un service numérique responsable doit pouvoir être utilisé par le plus grand nombre. Les engagements attendus doivent donc porter à la fois sur la méthode de conception, la réalisation d’audits et le suivi des recommandations tout au long du projet, les référentiels mobilisés, la formation des contributeurs, ainsi que sur la capacité à maintenir dans le temps le niveau d’accessibilité atteint.
La quatrième dimension porte sur les données. C’est particulièrement important pour les projets de billetterie ou de CRM. Un outil responsable n’est pas celui qui collecte le plus d’informations, mais celui qui collecte uniquement les données utiles, au bon moment, pour un usage clair. Il faut donc pouvoir évaluer la minimisation de la collecte, les durées de conservation, la gestion des consentements, la qualité de la donnée, les mécanismes de désinscription, la transparence vis-à-vis des publics et la capacité à éviter l’accumulation de données inutilisées.
Enfin, la cinquième dimension concerne la durabilité de la solution. Un projet numérique responsable n’est pas seulement sobre au moment de sa mise en ligne : il doit rester maintenable. Cela suppose une documentation claire, une réversibilité des données, une administration simple, une limitation de la dette technique, une capacité d’évolution raisonnable et une attention portée à la durée de vie de la solution.
Préciser ces dimensions et les adapter au projet permettent de sortir du discours général. Elles donnent aux candidats un cadre clair et aux acheteurs une base de comparaison plus solide.
Une fois les sujets évaluables identifiés, reste une deuxième question : faut-il en faire un critère dédié ou les intégrer dans les critères existants ?
Une première approche consiste à conserver un critère dédié au numérique responsable, par exemple pondéré à 10 %, mais à le structurer en sous-critères explicites. On peut alors distinguer une dimension environnementale, qui regroupe la sobriété fonctionnelle et l’écoconception technique, et une dimension sociétale, qui couvre notamment l’accessibilité et la gestion responsable des données. Cette approche a l’avantage de rendre le sujet visible et de montrer aux candidats qu’il compte réellement dans l’analyse.
Une seconde approche consiste à intégrer le numérique responsable dans plusieurs critères existants. La sobriété fonctionnelle peut être analysée dans la valeur technique. L’accessibilité peut être évaluée dans l’expérience utilisateur. La minimisation des données peut relever de la sécurité, de la conformité ou de la gouvernance des données. La durabilité de la solution peut être intégrée dans les critères relatifs à l’exploitation, à la maintenance ou à la réversibilité.
Cette seconde approche présente un avantage : elle évite de traiter le numérique responsable comme un sujet isolé, alors qu’il traverse en réalité toute la solution. Elle peut aussi rendre l’analyse plus naturelle, en rattachant chaque exigence responsable au bon domaine d’évaluation.
Il n’existe pas de modèle unique. L’essentiel est d’éviter le critère fourre-tout. Un critère responsable doit aider à mieux choisir, pas simplement à afficher une intention. Qu’il soit isolé ou réparti dans la grille d’analyse, il doit rester précis, compréhensible, comparable et directement lié à la solution attendue.
Un autre levier consiste à formuler les attentes en termes de preuves, de livrables et d’indicateurs.
La différence est importante. Dans le premier cas, le candidat peut produire un discours institutionnel. Dans le second, il doit expliquer ce qu’il fera réellement dans le cadre du projet.
L’objectif n’est pas de transformer chaque consultation en audit environnemental complet. Il s’agit plutôt de rendre les engagements vérifiables. Ce qui n’est ni contextualisé, ni comparable, ni mesurable ne devrait pas peser lourd dans l’analyse.
Dans un appel d’offres numérique, la responsabilité ne doit pas seulement aider à choisir le bon prestataire. Elle doit aussi orienter les décisions prises ensuite, pendant la conception, le déploiement et l’évolution de la solution.
Dans le secteur culturel, cet enjeu est d’autant plus important que les services numériques influencent directement l’expérience des publics. La sobriété numérique devient alors un véritable levier de qualité, en favorisant des services plus simples, accessibles, fiables et durables.
L’essentiel est donc de ne pas s’arrêter aux engagements affichés dans l’offre. Il faut aussi prévoir les moyens de les suivre dans le temps, à travers des indicateurs, des points de contrôle et une gouvernance adaptée. Le numérique responsable se construit autant au moment du choix que dans la manière de conduire le projet après l’attribution.
Chez Alenium, nous accompagnons les institutions culturelles dans la construction de leur appel d’offre. Nous sommes fiers d’intégrer le numérique responsable dans tous les aspects du projet, de la formulation de la demande fonctionnelle et technique, au choix du ou des solutions, jusqu’au déploiement (et parfois même au-delà !).